Sorties cinéma Sorties Cinéma en Mars 2010 Mercredi 17 Mars | Les critiques de la rédaction : Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans---------------------------------------------------------------Un film américain de Werner Herzog avec Nicolas Cage, Eva Mendes, et Val Kilmer
Genre : Thriller - Durée : 2H02 mn
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L'avis de la rédaction Nord-Cinéma
| Par Guillaume Gas
Remaker le classique dérangeant et dérangé d'Abel Ferrara, c'était se prendre les pieds dans le tapis. Pire encore, c'était l'occasion rêvée pour signer une fin de carrière et se manger une fatwa en pleine face de la part des cinéphiles. Flic au bout du rouleau, viol de bonne soeur dans des églises, rédemption religieuse, exutoire par la coke, exhibitionnisme malsain d'un Harvey Keitel habité comme jamais : comment faire pour rivaliser avec un film considéré pour beaucoup (dont Scorsese) comme le ''trip new-yorkais ultime'' ? Réponse : en ne faisant rien comme avant. Le simple fait de retrouver Werner Herzog derrière la caméra était déjà une intriguante surprise : depuis ses films les plus barrés et risqués (citons FITZCARRALDO ou AGUIRRE), le bonhomme n'avait jamais rien fait d'autre que de peindre le portrait de fous furieux, dont la folie débordait parfois de l'autre côté de l'écran (comment ne pas oublier les colères délirantes du super-taré Klaus Kinski ?). Bonne pioche, puisque ce nouveau film s'impose comme l'œuvre la plus barrée de ce début d'année. Déjà, si l'on ne connait pas le film original, le film fera juste l'effet d'un polar décalé et semi-déjanté, mais la vision de ce faux remake s'impose totalement dans le cas contraire. En effet, Herzog n'a absolument pas décalqué l'original, il l'a carrément zappé de sa mémoire. Seuls quelques petits rapports au film de Ferrara y sont relookés à la sauce parodique, comme cette façon audacieuse de transposer l'action au sein d'une Nouvelle-Orléans en pleine phase post-Katrina. Et c'est peu dire si le résultat risque de surprendre les amateurs de cinéma ''space''.
Auparavant, Harvey Keitel recherchait en vain la rédemption par la religion, et ici, c'est Nicolas Cage qui se laisse volontiers dévorer par la folie mentale et psychique qui l'envahit. Et surtout, Herzog filme une Nouvelle-Orléans comme personne, à savoir une ville oscillant entre la modernité borderline des buildings et la pauvreté de bidonvilles glauques où traînent des dealers surcocaïnés. Avec, en plus, l'ambiance d'apocalypse imminente qui plane depuis l'ouragan Katrina. Une ville quasi schizo, à la manière du Los Angeles de COLLATERAL, qui devient ici le théâtre d'une perte de repères absolue, tant mentaux que filmiques. Comprenons par là qu'en plus du charisme déglingué de son acteur principal, le film donne l'impression d'être constamment sabordé, tronqué dans tous les sens, mutant jusqu'à l'invraisemblable, où l'enquête policière est sans cesse zébrée de fulgurances absurdes et où la caméra va parfois carrément jusqu'à adopter le point de vue d'un iguane. Pas si étonnant que ça lorsqu'on regarde en arrière sur le parcours et la sensibilité de Werner Herzog, habitué depuis longtemps à explorer le brouillage entre folie et réalité, à la seule différence que ce film-là constitue une hallucinante surprise de sa part. On sent constamment le type habité par un réel désir de cinéma, mais aussi désireux de prendre à contre-pied le concept de ''remake'' : pour lui, il ne s'agit pas seulement de reprendre le postulat de départ à son origine pour en offrir une autre perception (ici plus décalée), mais de brouiller les attentes du spectateur envers un projet qui aurait tout de l'astuce mercantile à deux balles, surtout à Hollywood. En reprenant BAD LIEUTENANT à sa sauce, Herzog a bénéficié de gros moyens et, comme à son habitude, dynamite les règles du 7ème Art façon bulldozer.
L'univers est en même temps celui que Ferrara se plaisait à représenter dans son propre film : le ''bad lieutenant'' était déjà à l'époque un homme voué à la défonce et au délire, et les types qu'il traquait étaient de jeunes dealers sans avenir. Par chance, Herzog reste plus nuancé et moins insistant dans la démonstration nihiliste, surtout en raison de la performance de Nicolas Cage dans le rôle principal. Parce qu'à l'origine, l'arrivée de ce dernier sur le projet avait de quoi faire sacrément peur : avec la flopée de navets qu'il s'est amusé à enquiller depuis quelques années (NEXT, GHOST RIDER, THE WICKER MAN...), on se demandait vraiment ce que cet acteur, autrefois l'un des plus importants du cinéma hollywoodien, souhaitait prouver à plus de cinquante ans. Certes, le voir se prendre pour le Steven Seagal du pauvre dans le récent BANGKOK DANGEROUS était assez amusant au second degré (le film, aussi hilarant que bizarre, supportait assez bien une seconde vision), mais à quoi bon basculer à ce point dans le nanar de vidéo-club, au point de nous faire oublier ses meilleures prestations d'antan ? Alors qu'on pouvait encore s'arracher les cheveux sur le sujet, cette nouvelle version de BAD LIEUTENANT n'arrange pas le débat et renforce notre interrogation : Nicolas Cage serait-il devenu complètement fou ? Signalons par là que sa prestation dans ce film est peut-être la plus démentielle de sa carrière, celle d'un policier dérangé et drogué jusqu'à la moelle qui accumule les bavures, torture des vieilles, baise des putes et se procure de la coke sur les scènes de crimes. Le genre de type en pleine déchéance morale et mentale, que Cage incarne avec un sens de la vulgarité assez dingue. L'acteur en fait des tonnes sans jamais freiner ses excès, comme si Herzog souhaitait prendre à revers l'icône du flic déchu et désespéré. Ce que l'on voit surtout, c'est que le film semble shooté par deux déments : celui qui est devant la caméra, et celui qui est juste derrière. Entre folie et créativité, la frontière est parfois très mince.
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