L'avis de la rédaction Nord-Cinéma
| Par Guillaume Gas
Être artiste, qu'est-ce que cela signifie profondément ? Pour certains, une quête éperdue de créativité en vue d'une satisfaction personnelle, et pour d'autres, un outil d'expression libre qui permet de dévoiler sa sensibilité à travers un média. Mais pour une troisième catégorie de personnes, la créativité artistique peut ressembler à un enfer. Face à son questionnement interne, l'artiste s'interroge sur lui-même, se remet en question, cherche une réponse, la trouve, puis la rejette, et sombre peu à peu dans une forme de folie réflexive qui vient enrichir son travail plus qu'elle ne le détruit. Faut-il souffrir pour atteindre le zénith de sa créativité ? Si des films comme BARTON FINK des frères Coen ou SHINING de Kubrick ont su démontrer, chacun à leur manière, que l'être humain dévoile son talent et sa vraie personnalité lorsque se brouille sa propre perception du réel, un cinéaste danois aura longtemps fait l'expérience, en long, en large et en travers. Son nom : Nicolas Winding Refn, génie total du cinéma moderne qui, du succès de sa trilogie PUSHER jusqu'au récent BRONSON, en passant par son endettement dû à l'échec du méconnu INSIDE JOB, aura traversé tous les états physiques et franchi tous les obstacles avec ténacité pour porter sa vision sur grand écran. Le tout avec un vrai questionnement artistique, une viscéralité et une radicalité filmique qui débordaient sur l'écran, et surtout, des détails narratifs ou expérimentaux qui faisaient écho à sa propre sensibilité. L'année dernière, avec BRONSON, Refn utilisait le parcours d'un prisonnier anglais comme terreau à une vraie introspection sur la nature humaine, sur la condition d'artiste et, surtout, sur lui-même. Un véritable opéra de la créativité, instantanément culte, qui lui aura permis d'expérimenter toutes sortes de techniques visuelles afin de préparer le film suivant, infiniment plus casse-gueule et téméraire. Le film de tous les risques, en somme, pour ce génial créateur, artiste avant d'être cinéaste.
Vu sous un certain angle, c'est en se confrontant à la violence que l'être humain peut s'interroger sur son propre statut. Posons alors une hypothèse : et si l'artiste ne dévoilait sa complexité et sa maturité que lorsque son travail se teinte d'incertitudes (parfois violentes) de la part de ceux qui le contemplent ? En cela, il est assez triste de constater que si peu d'oeuvres filmiques réussissent à ne pas s'orienter vers une seule direction, à prendre à contre-pied toutes nos attentes, à multiplier les grilles de lecture, à encourager le cinéma comme étant un art sensoriel avant tout. Ne pas s'y tromper : Refn n'est pas de ces cinéastes qui apprécient l'unanimité ou l'indifférence. Seules comptent les divergences d'idées ou d'esprits, et, sur toute sa durée, VALHALLA RISING semble avoir été conçu pour soutenir cette idée. Il y sera question, sur 1h30 de film, du parcours lent et existentiel d'un étrange guerrier, à la fois borgne et muet, qui, après s'être libéré des geôliers qui l'avaient réduit à l'escalavage, entreprend un périple vers une terre inconnue, accompagné d'un jeune enfant et d'une bande de Vikings chrétiens... Véritable bloc de celluloïd sensitif et brut de décoffrage, le film prend constamment le risque de la radicalité et demande ainsi au spectateur une disponibilité sensorielle énorme. Comme il l'avait démontré avec son précédent film, Refn refute l'explicatif et les narrations classiques, s'abandonne à une forme de pure contemplation, et façonne une œuvre avant tout visuelle et sonore, dont l'abstraction formelle vient paradoxalement renforcer la portée évocatrice de son récit. Si les premières minutes s'apparentent à un pur film de Vikings tel qu'on aurait pu s'y attendre, riche en explosions de boîtes crâniennes et en éviscérations ultra-gore, la suite en sera l'exact opposé. Très vite, Refn transcende son postulat basique d'héroïc-fantasy, brouille les genres en les fusionnant (on peut presque y voir un voyage mental, épicé de science-fiction et de chambara japonais), et nous plonge en pleine transe sensorielle.
Dès lors que notre anti-héros mutique et monolithique (Mads Mikkelsen, impressionnant) se libère de sa condition d'esclave, le voilà qui erre, marchant sans cesse à travers des paysages naturels d'une beauté sauvage rarement vue sur un écran de cinéma. Ses seules rencontres se résumeront à une bande de guerriers Vikings pour qui l'existence de Dieu reste la seule vérité universelle, qu'il accompagnera dans leur voyage vers une idyllique ''terre sainte''. Mais lorsque la brume entoure leur drakkar et les perd dans leurs certitudes, l'errance élégiaque se mue en lente agonie existentielle, puis en introspection métaphysique sur le rapport de l'humain à l'univers. Dès lors, en combinant ses références cinéphiles (McTiernan, Herzog, Tarkovski) avec un sens de l'expérimentation digne des travaux respectifs de Lynch ou de Grandrieux, le cinéaste génère un flou artistique absolument sidérant qui brouille les perceptions tout en accentuant les émotions. La photographie dévoile une esthétique mutante (on passe de tons ocres au bleu métallique, en passant par le rouge sang pour les séquences oniriques), la caméra capte le moindre bruissement de la nature (herbe, vent, mouvement des nuages, mouches qui volent...), la bande sonore ménage des effets qui stimulent sans arrêt le cortex, la musique semble provenir d'un ailleurs lointain et le découpage du film en plusieurs chapitres confère à l'ensemble une structure dantesque, comme si l'on parcourait les différents cercles de Dante jusqu'à une destination inconnue. C'est un monde en perpétuelle mutation, quasi hallucinatoire, comme dirigé par des forces invisibles ou démoniaques. La longue séquence du drakkar en est d'ailleurs une sacrée illustration : perdu au milieu d'une étendue aquatique où semble régner une brume éternelle, ce vaisseau peuplé de fantômes humains fait tout de suite écho à la traversée du Styx, où un gardien (le borgne) emmène malgré lui les âmes perdues aux Enfers. Sur ce point-là, la lecture mythologique n'est pas interdite, puisque le film reste vierge de toute interprétation formatée.
Sur le domaine du sensoriel pur, on est assez proche du travail exceptionnel accompli par Fabrice du Welz sur VINYAN, et sur la piste du voyage métaphysique, c'est à peine si l'on ne pense pas sans cesse aux moments les plus hypnotiques du STALKER de Tarkovski. Dans sa volonté de capter l'indicible, Refn a pris les risques les plus démentiels pour finalement atteindre un absolu inexploré jusqu'à présent. Tout au long de son métrage, il ne filme que l'essentiel, enlève le superflu, sublime les paysages des Highlands écossais par un Scope monstrueux de beauté, et pense sa mise en scène comme déclencheur d'une profonde mine à sensations multiples. Quant au protagoniste qu'il filme, facilement assimilable au monolithe du 2001 de Kubrick, il n'est qu'un bloc de sauvagerie, une véritable force de la nature au service de sa propre thématique, redéfinissant l'évolution de l'être humain jusqu'à son primitivisme acharné, devenant peu à peu un surhomme pour finalement, au contact d'une nature mystique et hostile, oublier sa violence interne au profit d'une humanité (re)découverte. Seppuku artistique d'une puissance évocatrice infinie, trip métaphysique sans commune mesure dans l'histoire du cinéma, VALHALLA RISING réclame un total abandon de soi pour être apprécié à sa juste valeur. Si l'on décide d'embarquer sur ce voyage halluciné, il est donc indispensable de faire preuve de patience, de rester le plus ouvert possible, de se donner soi-même à l'oeuvre d'art que l'on va contempler. De bout en bout, les sensations se multiplient et nous plongent dans une forme de transe imperceptible. En voyageant au coeur des ténèbres, notre âme reste prisonnière entre le Paradis et l'Enfer. Là où l'on ne revient jamais.
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