Sorties cinéma Sorties Cinéma en Février 2010 Mercredi 10 Février | Les critiques de la rédaction : Lovely Bones---------------------------------------------------------------Un film américain de Peter Jackson avec Mark Wahlberg, Rachel Weisz, Susan Sarandon, Stanley Tucci, Michael Imperioli, et Saoirse Ronan
Genre : Thriller - Durée : 2H08 mn
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L'avis de la rédaction Nord-Cinéma
| Par Guillaume Gas
Partie dans un autre monde. Coupée de sa vie d'adolescente. Trop tôt... Assassinée par un pervers à la fin d'une journée d'école, Susan se réveille là où le temps n'a plus cours, là où tout se façonne selon ses rêves et ses cauchemars, là où tout semble possible. Car, oui, sachez-le, pour son nouveau film, Peter Jackson nous emmène au paradis, au propre comme au figuré. Une habitude chez lui, certes, puisque ce génie en provenance du pays des maoris s'est toujours embarqué dans des projets impossibles et inattendus, dévoilant ainsi une variété d'émotions multiples et une sensibilité toute particulière. Pourtant, après toutes les réussites que le type nous a offert, rien ne nous préparait à une gifle aussi forte : après la semi-déception de KING KONG, le cinéaste opère un retour fracassant au cinéma intimiste et se focalise sur le sujet délicat de l'adolescence. Lors de sa sortie américaine, le résultat aura pourtant dérouté les fans les plus hardcores du réalisateur, peu habitués à découvrir deux heures de poésie aussi colorée que dépressive. D'emblée, coupons court aux rumeurs comme quoi LOVELY BONES serait un film uniquement destiné à faire chialer les midinettes qui jouent encore à la poupée Barbie : même si le résultat détonne et déroute par son style visuel assez inattendu, il n'en reste pas moins une faramineuse mine d'émotions. Dans le même sillon que le magnifique BIG FISH de Tim Burton, voici un film poignant et sensoriel, chargé de prestations mémorables (jamais Mark Wahlberg n'aura été aussi grand acteur) et d'audaces stylistiques hors du commun, qui noue le cœur jusqu'à déclencher des torrents de larmes. Soyez donc prévenus.
Le premier quart d'heure suffit à prouver que Peter Jackson est bien aux commandes de ce qui se décrit (un peu naïvement) comme une fable sur la tragédie de la vie. Par un montage à la fois rapide et fluide, soutenu par une voix off d'une infinie douceur, le cinéaste opère un lien quasi indistinct entre un présent douloureux, un passé idyllique et un futur fantasmé. D'un bout à l'autre, LOVELY BONES s'impose en oeuvre casse-gueule qui refuse les conventions, s'interdit toute résolution dramatique et laisse les conflits irrésolus, comme dans un état de suspension émotionnelle. Le pari de Jackson est simple : pas d'intrigue codifiée ou de narration précise, mais une œuvre purement sensorielle, d'une cohérence totale quant à la pénétration de l'imaginaire fantasmé de son héroïne, qui fusionne les époques et les temporalités, qui brouille les degrés de perceptions, et qui prend peu à peu l'allure d'un songe mélancolique. En laissant son histoire s'immiscer dans une atmosphère fleur bleue tout en reliant logiquement le monde des vivants avec celui des morts, Jackson prend pourtant soin d'éviter le piège du kitsch et de la ghost-story niaise à la GHOST. Il n'est pas question de ''l'amour qui serait plus fort que la mort'', mais d'un mode de communication par états d'âme interposés, comme si un lien métaphysique se créait entre les deux univers. Avant de partir enfin là où elle ne reviendra pas, l'héroïne visite l'entre-deux, se balade entre ses rêves idylliques et ses angoisses les plus palpables, observe les injustices de la réalité et cherche la clé d'une réconciliation. Globalement, sur le terrain de l'imaginaire, Peter Jackson réussit à canaliser ce que Terry Gilliam tend souvent à laisser s'éparpiller, à savoir l'énergie créatrice et l'effervescence visuelle. Son film regorge de tableaux d'une splendeur inégalée, de trucages numériques d'une inventivité totale et de plages musicales d'une incroyable puissance hypnotique. Le rêve éveillé a rarement été aussi palpable sur une toile de cinéma.
D'une beauté visuelle infinie, LOVELY BONES est également une œuvre de cinéphile : plus attaché que jamais à illustrer le pouvoir infini du 7ème Art et sa faculté d'immersion, Peter Jackson n'oublie pas de rendre hommage à ses maîtres tout en inscrivant son œuvre au sein de sa propre filmographie. Sur ce dernier point, impossible de ne pas penser à CREATURES CELESTES (film quasi-jumeau de celui-ci) lorsque l'héroïne décédée et sa nouvelle amie de l'au-delà courent dans des prairies colorées. Impossible, également, de ne pas penser aux meilleurs films de Hitchcock lorsque, le temps d'une scène marquante, une jeune fille pénètre la maison du tueur à la recherche de preuves jusqu'au retour inattendu de celui-ci, ce qui construit un suspense insoutenable à base de silences mortels et de regards tendus. Et c'est dans ces moments-là que Jackson abat sa carte ultime : fuyant la facilité émotionnelle ou l'enquête conventionnelle comme la peste, son film n'est pas de ceux qui célèbrent la victoire absolue du Bien sur le Mal. A l'instar du LABYRINTHE DE PAN, l'imaginaire devient une alternative au quotidien, se déployant sur différents supports (l'héroïne photographie tout ce qu'elle voit) pour finalement intégrer le réel et le questionner, y compris lorsque le tragique vient interrompre le bonheur. C'est là que réside la plus grande force du film : nous pousser, sans moralisme neuneu, à couper le cordon ombilical avec notre candeur, à survivre aux épreuves même si l'intolérable n'en finit jamais de triompher, à côtoyer le spleen du quotidien sans pour autant perdre espoir. Lorsque le réel s'enfonce dans le cauchemar, l'imaginaire est la plus belle porte de sortie vers la réconciliation, celle avec soi-même ainsi qu'avec l'univers. Et si toute consolation semble impossible, il y a toujours une lumière quelque part pour aveugler les ténèbres. On rêvait d'un grand film, on l'a eu. Merci, Peter.
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