Sorties cinéma Sorties Cinéma en Déc. 2009 Mercredi 02 Décembre
DVD du film | Les critiques de la rédaction : Canine---------------------------------------------------------------Un film grecque de Yorgos Lanthimos avec Anna Kalaitzidou, Mary Tsoni, Michelle Valley, Aggeliki Papoulia, Christos Stergioglou, et Hristos Passalis
Genre : Drame - Durée : 1H36 mn
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L'avis de la rédaction Nord-Cinéma
| Par Guillaume Gas
Attention, ovni dérangeant ! Disons simplement qu'en complément de ses nombreuses qualités plastiques et artistiques, la surprise ressentie devant CANINE provient d'abord de son origine : c'est un film grec. Et la surprise vient justement du fait qu'on ne sait décidément plus trop quoi attendre du cinéma grec : à l'exception de quelques artistes célébrés (avec à leur tête les grands Costa-Gavras et Theo Angelopoulos), la patrie de Platon et de Nikos Aliagas s'est souvent caractérisée par un cinéma prolifique, étrange, indiscernable, parfois pour ne pas dire sacrément barré. Et en 2009, après la moussaka géante qui cherchait en vain à transcender les séries Z de l'époque (cruel souvenir...), voilà qu'un jeune cinéaste, tout juste débarqué au dernier festival de Cannes, fout le boxon avec un premier film complètement taré, lequel se voit auréolé du Prix ''Un certain regard''. Tout dans ce film concourt à amorcer la naissance d'un futur grand talent, dont le style se caractérise par un alliage magistral de froideur et de stylisation. Il y est question d'une famille recluse, vivant enfermée dans une baraque murée de tous les côtés, où les enfants n'ont aucun droit de sortie sur le monde extérieur (à part le père, qui utilise sa voiture pour aller travailler). Car ce monde, ils n'en connaissent quasiment rien, même pas les codes. On leur enseigne que le sel de table s'appelle la ''télécommande'', que les zombies sont les ''fleurs jaunes'' du jardin, que la foufoune est une lampe, etc... Sans oublier que, dans ce paradis artificiel (maison luxueuse, piscine lumineuse, jardin luxuriant...), même le sens des perspectives leur est inconnu : par exemple, lorsqu'un avion vole dans le ciel, les enfants sont persuadés qu'il s'agit en réalité de jouets en plastique, lesquels finissent par tomber dans la pelouse du jardin ! Rien qu'avec cela, on part sur les bases d'une critique acerbe du patriarcat, où un couple anonyme cherche à protéger sa progéniture du monde extérieur, quitte à brouiller leurs facultés intellectuelles et morales. Mettez tout ça dans un cadre propice à tous les débordements, rajoutez un intrus qui bouleverse tout, et voyez ce qui se passe.
Sous ses allures d'expérience de laboratoire autour d'une cellule familiale dégénérescente, la proposition de cinéma tient ici à une véritable étude psychologique sur des êtres qui, en se déconnectant peu à peu de la réalité et de ses codes, renoncent à leur humanité et renouent avec leurs instincts primaires. La description qu'en donne Yorgos Lanthimos ne relève en aucun cas de l'art conceptuel : à l'instar du cinéma de Haneke, le cinéaste capte la violence cachée derrière les rapports humains par une matière filmique extrêmement stimulante, où le voyeurisme est banni, où la précision du cadrage traduit l'enfermement des êtres, où la tristesse du monde est exacerbée par l'aspect uniforme des décors, où l'excitation laisse peu à peu place à la frustration, où un simple geste ou un simple regard en disent mille fois plus qu'une démonstration dialoguée. Le film capte avant tout les fissures d'un univers morne et désespérément artificiel, reflet désincarné d'une société paranoïaque qui dissimule son mal-être derrière un bonheur déviant, abolissant toute morale et toute notion des choses, n'ayant rien d'autre à offrir que le spectacle de son suicide. Dès lors, par un jeu subtil sur les plans fixes et le surgissement de la perversité dans le cadre, l'horreur du quotidien se mue en une forme d'abstraction sociale, tellement déconnectée du réel qu'elle en devient férocement décalée, pour ne pas dire hilarante. Il est permis de rire jaune devant ce massacre des bonnes valeurs, véritable défilé de séquences malsaines où se côtoient nudité, inceste, pédophilie, sadisme et répression. Entomologiste jusqu'au bout, le cinéaste renoue avec un cinéma libre et malsain, quasi pasolinien dans son usage métronomique du plan fixe et sa radioscopie tétanisante des rapports humains. Son film, de son prologue intriguant jusqu'à l'évidence nihiliste de son plan final, regorge d'idées démentes qui créent un rire inconfortable, constant et osé. Pas de doute : CANINE combine en son sein la radicalité malsaine de Michael Haneke, le surréalisme à froid de Luis Buñuel, l'humour provocateur des premiers films de François Ozon et l'étrangeté perturbante des meilleurs David Lynch. Pourtant, le film conserve une réelle identité jusqu'au bout, ce qui est un bel exploit... Oui, ce film est un vrai ovni. Et oui, il est vraiment dérangeant...
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