Sorties cinéma Sorties Cinéma en Octobre 2008 Mercredi 01 Octobre | Les critiques de la rédaction : Vinyan---------------------------------------------------------------Un film britannique de Fabrice Du Welz avec Emmanuelle Béart, Rufus Sewell, et Julie Dreyfus
Genre : Thriller - Durée : 1H37 mn
Donnez votre opinion sur ce film |
|
L'avis de la rédaction Nord-Cinéma
| Par Guillaume Gas
Après le calvaire, l'éblouissement... On pourrait résumer VINYAN à si peu de choses tant le second film (et second chef-d'oeuvre) du génial Fabrice Du Welz est une oeuvre intérieure qui ne se découvre que par les sensations qu'elle dégage, qui se vit par tous les pores de la peau et qui résonne comme une introspection psychologique de très grande envergure. Mais bon, exercice critique oblige, rentrons dans le détail de ce qui s'impose incontestablement, après MARTYRS, comme la seconde claque française de l'année en matière de cinéma de genre. Après un CALVAIRE dément, farce belgo-trash au coeur de la Belgique rurale, Du Welz capte la moiteur hypnotique de la Thaïlande, suivant ainsi un couple, meurtri par la mort de leur fils dans le terrible tsunami de 2005, qui part au fin fond de la jungle birmane, persuadés que leur fils a survécu au déluge. On s'en doute : l'odyssée ne sera pas de tout repos.
En quittant le plat pays pour se fondre dans une atmosphère tropicale générant toutes sortes de sensations, Du Welz n'a pourtant rien perdu de son style, radical dans son étrangeté et inclassable dans son mariage harmonieux des genres. Ainsi donc, dans VINYAN, le drame psychologique côtoie le thriller surnaturel, la quête existentielle dit bonjour au survival gore, John McTiernan serre la main à Nicolas Roeg et Narciso Ibanez Serrador, et la radicalité du projet envahit chaque image du film, qu'il s'agisse de son générique à la sauce Gaspar Noé ou de l'incapacité à étiqueter ce que l'on voit à l'écran (essayer de ranger le film dans un genre particulier relève de la gageure). De plus, le cinéaste en profite pour explorer à nouveau (mais bien plus en profondeur) son thème de prédilection : le manque d'amour ou son absence, ainsi que les effets dévastateurs qui en découlent. Sauf qu'on a beau être en terrain connu, le film empreinte des directions sans cesse imprévisibles qu'on reconnaît bien la patte du cinéaste tout en se demandant sérieusement où il veut en venir.
Il faudra donc attendre la fin définitive du film pour se rendre compte à quel point VINYAN se veut une expérience hors normes, misant davantage sur les regards et les silences que sur le suspense et les dialogues. D'un bout à l'autre du film, le spectateur est donc invité à s'abandonner totalement, à se laisser porter par les images, à admirer tout ce que la bande sonore nous donne à ressentir. Du pur cinéma, en somme ? Oui, mais avant tout un retour indéniable et exemplaire vers une forme rare de cinoche fantastique à tendance poétique, au rythme sensoriel qui plonge son public dans une torpeur inédite, ensorcelante, quasi indescriptible. Ainsi, dans VINYAN, on y voit un générique abstrait et hypnotique qui fait écho au tsunami et à la souffrance intérieure des protagonistes, une ville thaïlandaise aux néons agressifs, une jungle dont la caméra capte magistralement la moiteur, des rayons de soleil qui percent les feuillages (on se croirait chez Malick), des orages d'une violence surnaturelle, un univers où l'eau (pluie ou rivière) renvoie au trauma du couple, un bateau-fantôme naviguant en pleine brume et peuplé de silhouettes enfantines, et des enfants sauvages livrés à eux-mêmes dans une jungle où les repères de la civilisation ont disparu.
Rarement un film n'avait offert à son public une telle puissance visuelle et sonore à vocation purement sensorielle. Certes, le cinéaste Apichatpong Weerasethakul s'était attaché à dépeindre la sensualité mortifère de la jungle thaïlandaise dans l'étrange TROPICAL MALADY, mais Fabrice Du Welz va encore plus loin que ça, orientant son projet vers une démarche passionnante mariant la forme et le fond en un tout déroutant, mais parfaitement cohérent. Dans cet environnement hostile et paradoxalement fascinant, le cinéaste enregistre la lente déchéance d'un couple en crise, marqué par un deuil impossible à surmonter. La femme, traumatisée à vie par la disparition de son enfant, ressent un tel besoin de maternité qu'elle en oublie pratiquement le souvenir de son véritable enfant, plongeant ainsi de manière irrémédiable dans une folie absolue qui font primer l'instinct sur la raison. L'homme, désemparé et profondément amoureux, ne peut que contempler tragiquement le retour de sa femme à une forme d'animalité primitive, au point de plonger lui aussi dans un état second, quelque part entre impuissance et culpabilité. Quoiqu'il en soit, plutôt que d'admettre l'irréparable, les deux se perdent dans un univers d'illusions et d'hallucinations.
La rigueur raisonnée de Rufus Sewell fait instantanément écho au jeu halluciné et hallucinant d'Emmanuelle Béart, habitée comme jamais elle ne l'avait été, totalement investie dans le projet fou de son cinéaste et prête à se mettre en danger à chaque scène. Ce film d'amour (car il ne s'agit que de ça) lui offre son plus beau rôle. De son côté, Fabrice Du Welz donne à ses acteurs une réelle présence et une émotion à fleur de peau, tellement palpable qu'on en ressent encore les effets secondaires à la fin de la projection. Mais surtout, il frappe encore plus fort en nous offrant ici le contrepoint idéal de son précédent film. Là où CALVAIRE partait d'un quotidien simple et anodin pour s'enfoncer progressivement vers une folie infernale, VINYAN effectue l'inverse : un enfer existentiel qui se mue progressivement en nouveau monde indescriptible, sorte d'eden dénué de frontières morales qui agit sur la psyché de façon thérapeutique. L'héroïne en fera l'expérience lors d'une scène finale absolument inoubliable qui nous envoûte jusqu'au point de non-retour.
En explorant un univers inconnu où les doutes et les angoisses peuvent s'exprimer sans limites, peut-on atteindre un état rêvé de sérénité existentielle ? Sans révéler le final, on pourra conclure en disant que le cinéaste réitère le sentiment de nihilisme présent lors du final de CALVAIRE : la perte des repères moraux ne peut qu'encourager l'être humain à affronter ses propres traumas, l'absorbant ainsi dans une nouvelle dimension, où l'hallucination l'emporte sur le réel et où surgit in fine une lueur de jouissance, un soleil de pureté, un paradis a priori inaccessible. La croyance de Du Welz en un cinéma extrême illustrant la dérive physique et psychologique des êtres humains vers un point de non-retour lui offre la possibilité de redonner vie au concept même du cinéma, qui semble oublié depuis peu : basculer dans une autre dimension où une lumière indicible jaillit de l'obscurité et déclenche des sensations rares. VINYAN a cela de magique qu'il redonne foi en un cinéma extrême et sensoriel, débarrassé de toute prétention stylistique et désireux de laisser son public s'aventurer dans l'inconnu. En matière de cinéma, on atteint le nirvana.
|
|
| |