Sorties cinéma Sorties Cinéma en Avril 2008 Mercredi 23 Avril | Les critiques de la rédaction : Funny Games US---------------------------------------------------------------Un film américain de Michael Haneke avec Naomi Watts, Tim Roth, Michael Pitt, Brady Corbet, et Devon Gearhart
Genre : Thriller - Durée : 1H51 mn
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L'avis de la rédaction Nord-Cinéma
| Par Guillaume Lasvigne
Sujet d'actualité par excellence, on n'arrive plus à l'éviter. Rarement dissimulée, elle a aujourd'hui infiltré tous les médias et se diffuse telle un virus. Le cinéma en a fait l'avatar du racolage de masse, la télévision son principal atout d'audimat et Internet un sujet de rattrapage. Si l'on parle aujourd'hui de déréalisation, c'est moins à cause du flux interminables d'images non censurées et sanguinolentes que de leur justification permanente et inavouée. Les médias télévisés se servent des faits divers pour la diffuser, les majors légitiment son utilisation par des approches horrifiques ou sociales. Si bien que finalement, on peut en oublier l'essentiel, la violence n'engendre que de la souffrance, en dehors même des dommages collatéraux qu'elle peut provoquer. Sans amalgames, Michael Haneke dresse un constat malin mais désespéré d'un mal qui n'est désormais plus réellement perçu en tant que tel, dans un des films les plus intriguants et atypiques de ces 10 dernières années.
Dans la démarche qui le caractérisait lors du tournage du Funny Games original, le réalisateur avait oublié que sa cible principale, le public américain, ne verrait jamais son film, celui-ci ayant été à peine distribué dans trop peu de salles art et essais de l'oncle Sam, du fait de sa nationalité. Et si le remake existe à ce jour, c'est bien pour permettre à ces spectateurs de voir et de comprendre le message qu'il leur adressait. Jugeant que son premier bébé ne comportait pas une once de gras, et possédant le final cut de sa version US, Haneke décida de reproduire son film au plan et au dialogue près (pour la très grande majorité), avec des acteurs et une langue différente. Son approche est donc bel et bien uniquement artistique et constitue, outre un véritable défi pour le réalisateur (son premier Funny Games faisait ainsi office de storyboard), un moyen unique de profiter de la notoriété de son casting pour mieux diffuser sa pensée. Ceci dit, on pouvait difficilement voir la puissance contestatrice du réquisitoire dressé une décennie auparavant grandir avec les années. Comment en effet imaginer a priori à quelle vitesse les oeuvres jugées violentes allaient se développer ces dernières années ? Reste que en 1998 comme aujourd'hui, les propos du cinéaste autrichien n'ont rien perdu de leur force évocatrice et le concept de Funny Games US prend toujours le public à contrepied. Au contraire du constat de déshumanisation de l'être humain effectué dans le furieux et démonstratif Salo de Pasolini, Haneke privilégie la réflexion et s'amuse intelligemment à pervertir les codes du thriller. Tout commence pourtant paisiblement, avec un aspect kitch assez pénible (la séquence dans la voiture, le générique immonde et assourdissant), qui peut dans une certaine mesure rappeler Les Chiens De Paille de Peckinpah, même si la suite demeure relativement différente, dans le fond comme dans la forme. Vous vous attendez à un meurtre, vous n'y aurez pas droit. Vous pensez que la morale est sauve, celle-ci ne la sera jamais. Vous êtes constamment influencés par les clichés du genre, vous ne les retrouverez jamais. Un refus total et constant des conventions de la part du réalisateur, qui prend ainsi son spectateur à parti pour mieux déstabiliser sa conception de la violence et susciter une introspection de sa part, comme pour lui montrer à quel point ses comportements et ses attentes sont conditionnés par les diktats cinématographiques et/ou cathodiques. La perception de la violence comme un divertissement n'est pas réelle, la source du déclenchement de celle-ci constamment erronée. C'est pour cette raison que l'identification aux personnages fonctionne à merveille. Au couple dans un premier temps, torturé par deux individus et évidemment vindicatif à leur égard. On veut se débarrasser d'eux, on désire constamment leur perte et finalement légitimons un éventuel acte de vengeance. A ce duo finalement, via le principe des jeux. Visiblement déconnectés de la réalité et inconscients du mal que représente la violence, ils ne sont pas sans rappeler les multiples faits divers où les tueurs se sont soit justifiés désireux de voir quel plaisir ils pouvaient tirer d'un meurtre, ou inspirés d'un film pour commettre leurs méfaits (Scream notamment). Et quand l'on se prend à être interpellés directement par l'un des tueurs (clins d'oeil à la caméra, interrogatoires), le malaise devient total.
Paradoxalement, Haneke a des principes. Il dénonce la violence, la cache parce qu'elle n'est pas désirable mais la suggère parce qu'elle existe. Par des partis pris de mise en scènes outranciers hallucinants, le simple thriller se transforme en un film de genre subversif et intimiste qui fait la part belle aux véritables conséquences engendrées par les actes violents. Outre une atmosphère oppressante installée par l'introduction succincte des deux malfaiteurs, ultra-polis et propres sur eux; un plan-séquence de 10 très longues minutes nous plongera au coeur de la véritable horreur, la tristesse de deux parents abattus par la mort de leur fils. D'autres plans fixes, volontairement longs et jamais découpés par hasard, participent activement au fait de gêner le spectateur dans son inconscient et de lui renvoyer l'image d'un être parfois déshumanisé (Stanley Kubrick et son Orange Mécanique viennent immédiatement à l'esprit). Une mise en scène d'orfèvre au profit d'un scénario intelligent qui n'aura jamais perdu de sa portée, même si quelques séquences restent trop suggestives pour ne pas épargner le spectateur (la scène où la femme doit se déshabiller est bien moins malsaine que dans un Devil's Rejects. Mettons un point d'honneur à souligner la qualité du film en rappelant l'impeccable prestation d'un casting excellent. Michael Pitt est certes moins charismatique que le fut Arno Frisch, mais sa composition reste éblouissante et parvient à supporter la comparaison. Naomi Watt est égale à elle-même, et se permet de surpasser Susanne Lothar par un jeu intense et captivant.
Funny Games US, titre sarcastique pour un constat pessimiste d'une déconnexion de la réalité d'une société pervertie par ce qu'elle a engendrée. Toujours aussi oppressant et nerveux, le remake n'a rien à envier à son jumeau. Mais si Michael Haneke ne l'évoque pas, n'oublions pas qu'il ne généralise pas, et que c'est bien à chacun d'apprendre à faire la part des choses. C'est un autre débat...
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