Par pakal (Le 09-06-2005 - 03:44)
Damnation - Karhozat
Un film de Béla Tarr
On a la chance de pouvoir découvrir en France un film que le réalisateur des Harmonies Werckmeister a réalisé en 1987, et ce, depuis le 20 avril 2005 : il sagit de Damnation. Filmé en noir et blanc, avec une histoire de trafique de drogue et dont un personnage est la fameuse femme fatale (ou la femme dont le héros ne peut pas sapproprier), avec des figures types, tel le billard au milieu du bar, telle la pluie battante dans les rues et la position de lhistoire dans un milieu urbain oppressif : on dirait bien que ce film est un hommage au film noir. Et pourtant, en sortant de ce film on a limpression davoir vu une grande uvre se jouer sous nos yeux mais en aucun cas un film de série B, aussi bonne puisse-t-elle être. Le réalisateur confirme : « Nous trouvons plus simple de partir dune histoire criminelle vraiment banale, parce que justement nous pouvons le plus nous en éloigner ».
Si ce nest pas un film de genre, quest-ce que cest ? Cest un film sur des vies. Sur les vies des personnes du pays natal de Béla Tarr, la Hongrie. « Cest mon pays. Cest mon rôle. Cest ce que je vois. » dit-il. Ainsi il assure passer au scanner la vie de certains hongrois, misérables et ivrognes qui réfléchissent, avec leur metteur en scène sur la manière dont il la vive. Béla Tarr choisi des personnages torturés, tragiques, dont la destinée est tracée. Ils sont menés par des forces terribles, insurmontables. Deux hommes aiment une femme qui ne sait plus les aimer. Son mari par intérêt, son ex-mari par un amour qui sefface. Leurs sentiments sont incontrôlables, ainsi que leur violence. Il y a aussi, nous pensons, cette idée dans les Harmonies Werckmeister : un personnage pris dans une tourmente, face à lanarchie et la violence qui se préparent, ne pouvant ne rien y faire, mais étant mis en face et confronté à elle inexorablement. Dans notre film, cest face à un amour impossible, à une réflexion sans solution que nos personnages sont confrontés. Comment lutter contre le « je taime, moi non plus » ? Et la mise en scène que choisie Béla Tarr est dans une certaine mesure à lopposé de cette idée de linsurmontable, de lincontrôlable, pour en venir à donner par limage seule cette idée à laquelle nous sommes tous en proie. Sa mise en scène est composée de lents travellings qui composent souvent de vrais plans-séquences, pour assurer, par leur fluidité, par leur durée et leur précision de mouvement (le départ, le pendant et son arrêt) quils sont totalement contrôlé. La mise en scène paraît alors sous un contrôle infaillible. Ce qui est totalement opposé face à quoi sont confronter nos personnes. Ils vivent comme ça, en réfléchissant mais sans prendre leur destin à bras le corps. Non, ils vont boire et pourquoi pas faire la fête et attendre la fin. Ils attendent que le temps sécoule. La mise en scène, elle, fait du décor et du temps des protagonistes à part entière, des personnages totalement contrôlés. Dans la scène où Kerrer vient sexcuser auprès de la chanteuse pour sêtre emporter et lui dire quil a besoin de la voir. Un travelling latéral, perpendiculaire à la route suit la marche de cette femme pour nous emmener à cette rencontre avec Kerrer. Cest alors lillusion quon peut, peut être encore saimer, autant, lun et lautre. Le travelling sarrête sur eux parlant. Puis ils vont marcher sur la route alors quelle le rejette avec plus ou moins de conviction et lui sattachent de plus en plus à elle. Ils nous tournent le dos et le travelling fini alors son mouvement. Il va jusque de lautre côté de la route, les personnages sortent de lécran, puis le travelling vient cadrer un grillage tordu, sarrête. Puis ça coupe quelques secondes plus tard seulement. Ce plan peut-être le résumé du film. Les personnages tentent de contrôler leur vie amoureuse : lui de laimer, elle de ne pas faillir. Pour que lun est lautre obtiennent son objectif il faut forcément que lun ou lautre dérape. Le travelling lui est inexorable, dans létat même. Il va jusquau bout de son mouvement. Il va aller jusquà aller cadrer sa grille arrachée, nous laisser durant tout son mouvement, nous laissant prendre conscience de son existence et de sa durée. Il nous fait sortir du film pour nous poser une question. Vois-tu le décor et le temps dans ce plan. Et ta vie elle, dans quelle décor as-tu choisie de la vivre et comment la vie tu ? Béla Tarr lui contrôle, sa fluidité, son mouvement, sa durée. Il conduit ainsi avec originalité (donc force) son uvre en donnant un noir et blanc sublime, des portraits (ou plutôt des gueules) magnifiques et en donnant une réflexion intéressante tant sur la vie que vivent une partie de ses compatriotes, que tant sur le cinéma et sa représentation du réel à travers des choix filmiques forts.
Vous êtes étudiants en cinéma : vous devez aller le voir.
Vous êtes nimporte qui : nous vous conseillons daller le voir.
Et pour ceux qui sendorment ou se font chier, cest que vous êtes insensible à ce que lart cinématographique peut donner de meilleur.
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