Par Camille Lambert (Le 02-12-2008 - 13:47)
Hunger. La faim. Le désir ardent. La volonté. La conviction.
Oui, c'est cela. La conviction. Au-delà des obstacles, au-delà des divergences, au-delà des refus. La force mentale d'hommes pour qui le poids du groupe pèse plus que celui de l'individu. La capacité de résister pour de nobles causes, de revendiquer des droits, finalement humains.
Car il en faut, de la force, pour croire et ne pas sombrer. Nous sommes à la fin des années 70 ; les indépendantistes irlandais mènent un combat acharné (et sans issue, puisque Margaret Thatcher ne donnera pas suite à leurs demandes, ni ne relèvera la violence dont ils sont victimes – et se font victimes) afin d'obtenir un statut politique propre, qui les dissocierait des simples condamnés de droit commun. Leur lutte dure 5 ans, elle est réelle, elle est vraie, et les images nous font adhérer à la dureté de cette réalité. Leur moyen d'action est le refus : refus de porter l'uniforme carcéral (ni même des vêtements civils – seulement leurs vêtements) en se couvrant d'une couverture (« blanket protest »), refus de se laver (« no wash protest »), et aussi refus de l'autorité toute-puissante des gardiens. Ces revendications écoutées mais non entendues vont mener à plusieurs grèves de la faim, dont la plus connue est celle de Bobby Sands (Michael Fassbender, bouleversant dans sa fragilité et sa transformation, mais surtout dans sa détermination à toute épreuve).
Entre les murs de la prison, il y a la violence (des gardiens, des matraques, des regards). Il y a la dureté des conditions (traitement inhumain des prisonniers, rejet de leurs maigres libertés carcérales, atteinte à toute forme d'humanité). Il y a la cellule et ses déchets (urine, excréments, vers qui grouillent), cette cellule qui est à la fois de lieu de l'intime et de l'ultime évasion (par radio, par regards entendus, par alliance dans la lutte), mais aussi le lieu de la peur, du dépassement de soi et des frustrations.
Alors bien sûr, ça paraît sale, « dégoûtant », ces murs jonchés de « merde », ces asticots qui grimpent partout. Mais, d'une part, ils ne sont que le produit de l'attitude des autorités, qui se refusent à entendre les revendications d'individus, en voilant totalement jusqu'à leur simple condition d'être humain. Et d'autre part, il y a une esthétique terrifiante qui court tout au long du film. Les plans sont fixes, à même les visages, à même les expressions, à même le sol, afin de plonger le spectateur au cœur des évènements, au plus intime des situations. Et même dans l'horreur, et c'est peut-être ça qui déroute le plus, on peut presque y découvrir un art de la violence : une sorte de ballet lorsque les gardiens frappent de leurs matraques leurs boucliers, prêts à violenter, à anéantir, l'homme qui va glisser, se faufiler entre leurs habits lisses ; un effet pictural sur le mur de la cellule qu'un prisonnier s'est amusé à dessiner avec ses déjections, formant un cercle parfait et artistique (mettant en forme la question de l'enfermement, de la circularité, mais aussi de la forme idéale, la rondeur absolue) ; l'envol de ces oiseaux noirs quand Bobby Sands rejette ses derniers liquides internes, symbolisant peut-être le virus qui s'échappe, la bactérie qui s'envole, laissant un corps impuissant mais délivré (pour un temps) des violences du dehors, pour s'imposer celles du dedans...
Il y a de l'espoir, aussi ; ces parents, ces familles qui soutiennent, qui font passer des messages, des objets, des matériaux pour rendre moins horrible leur vie en prison ; il y a cet enfant (le passé de Bobby ou son propre fils qui grandit) qui vient, qui regarde la scène du corps qui se désagrège peu à peu, et qui court, qui court, pour échapper à la maladie, à la mort et aux causes de celles-ci, qui court pour refuser, pour dire non à sa manière, trop jeune pour comprendre tout à fait, mais trop adulte pour se le cacher entièrement...
Il faut aussi de la force pour le spectateur. Il lui faut une sacrée dose de courage, pour affronter du regard ces scènes terribles; ce n'est pas tant le sang qui écœure ; mais c'est l'inhumanité des actes, la neutralité des visages (à part celui d'un gardien, seul, pleurant, refusant, lui tout au moins, son devoir d'écourter la vie... ), les regards impassibles face à la perte de soi et à la déchéance corporelle.
Steve McQueen réussit ce tour de force avec brio, montrant la condition d'hommes révoltés, tout en projetant sans cesse l'image d'un gardien que l'on découvre dès le début du film; il a les mains rougies de sang à force de cogner, il a le visage neutre; on le voit s'absenter entre deux tortures, seul dehors, avec sa cigarette pour s'échapper et la neige pour le laver. Mais les taches de sang pénètrent, s'imbibent, à la fois dans les tissus, mais aussi (et surtout) dans les cœurs, comme il aura l'occasion de le découvrir auprès de sa mère malade et absente, la tête sur ses genoux, des fleurs dans les bras, et du sang sur les mains...
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