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Publié le Jeudi 18 Mai 2006 par Maryline Bourgade
Si « mièvrerie déconcertante », « scénario trop léger » ou encore « dialogues trop simplistes » ont été les sentences les plus récurrentes à l’encontre du dernier film de Besson, en un mot si les reproches visent pour la plupart à dénoncer un scénario trop superficiel à force d’exhiber une « moralité de comptoir », la recherche esthétique entreprise par le scénariste semble bien, quant à elle, avoir porté ses fruits puisque l’unanimité s’accorde à reconnaître la beauté des images presque comme unique qualité du film.
Or une telle réussite artistique ne « tombe jamais du ciel », elle est le signe évident d’un don, celui d’une intelligence analytique incontestable de Besson. Dans ce sens, il est malheureux de constater à quel point beaucoup trop de spectateurs sont tout simplement, par habitude de divertissements trop faciles les maintenant dans la plus complète léthargie intellectuelle, passés à coté du sens véritable du chef d’œuvre cinématographique qu’est Angel-A, film dont la grande originalité réside justement dans le fait qu’il soit simultanément doté de deux sens plutôt contradictoires qui se répondent en de continuels échos.
Avec Angel-A, même si malheureusement pour beaucoup c’est complètement passé inaperçu, on est bien confronté, de façon pour le moins inattendue, à un nouveau type de film, une nouvelle conception du cinéma, intellectualisée, qui laisse la part belle aux idées, et qui à partir d’elles, élabore un univers imaginaire autour duquel gravitent des personnages tous pas toujours entièrement réalistes auxquelles les spectateurs cherchent à tort à s’identifier alors qu’ils devraient plutôt y voir l’incarnation même d’idées qui ne sont rien d’autre que des vérités qui les concernent et qui pourraient être un secours potentiel pour comprendre leur propre existence d’homme. Mais le grand danger avec ce genre de film c’est de laisser les spectateurs « tomber dans le panneau ». Angel-A c’est l’avènement d’un cinéma qui compte sur la participation active du spectateur et qui contraint à faire « marcher ses méninges ».
Rencontre de l’être et de l’avoir combiné ou plus directement de l’être et du néant, lieu où le zéro devient infini, Angel-A combine ingénieusement le sens concret et le sens abstrait en même temps. Angel-A c’est l’avènement du symbolisme dans le cinéma français, l’entrée inattendue de l’existentialisme sous forme cinématographique.
Dans ce film ce qui doit d’emblée interpeller l’esprit c’est que rien n’est laissé au hasard. L’affiche annonce déjà par le noir et blanc la dimension potentiellement atemporelle du récit. Quant au titre, il pose de toute évidence la problématique centrale qui se résume au déchiffrement d’une énigme mettant en cause la double identité de l’ange, être concret mais également parce qu’il est fantastique, est aussi un être abstrait, un personnage symbole que la mise en scène très travaillée de Besson (le choix de paroles particulièrement explicites de l’ange gardien à son protégé par exemple) rend impossible de ne pas comprendre.
L’unique action du film qui repose sur une continuelle traversée des ponts de Paris, est elle-même double. Tribulations des personnages en route vers la conquête de l’argent, du pouvoir et donc de la liberté, elle est en même temps le symbole du mouvement intérieur du personnage central d’André lorsqu’il plonge en lui-même et s’observe pour se remettre en question . Sous cet angle purement abstrait il est donc facile de comprendre que c’est par le mouvement introspectif qu’il fait naître son double inversé, sa moitié, son propre reflet angélique et qu’à ce titre justement Angel-A est un « film miroir » qui rappelle sous les traits d’André, à celui qui le regarde, son propre reflet oublié.
Angela c’est le symbole de la féminité à laquelle sont associées toutes les vertus du personnage central, elle est donc la représentation concrète de l’intériorité d’André, celui dont « l’extérieur ne compte pas » et qui « est une femme à l’intérieur ». Cette part de féminité oubliée de lui-même, moyen de conquérir sa propre estime, il va devoir progressivement la découvrir , puis l’apprivoiser et enfin apprendre à l’aimer. D’où la naissance progressive et inévitable sur le plan concret d’un lien amoureux qui aboutit au dénouement à une réelle fusion symbolique des deux personnages, fusion nécessaire à la conquête de l’amour de soi.
Angel-A n’est donc pas une histoire d’amour comme les autres du fait du « deux en un » du personnage d’Angela. Le « je t’aime » d’André pose ici toute l’ambiguïté des identités, il est adressé à lui-même mais à travers Angela. Angel-A c’est donc une histoire d’amour un peu fantastique entre deux personnages tout autant que c’est l’histoire intérieure d’André en réalité toujours seul en scène, qui engage un combat contre lui-même. L’exhortation du conseiller de l’ambassade des Etats Unis le met bien dès le début face à cette nécessité : « la seule personne qui peut réellement faire quelque chose pour vous, c’est vous même ».
Les deux personnages sont donc et je le répète, d’un point de vue purement intellectualisé, les deux faces complémentaires et interdépendantes d’un même et unique être, ils ne font qu’un. Chacun dénué d’identité en l’absence de l’autre, ils sont le symbole central du film, celui de la dualité inhérente à tout être humain, deux forces contradictoires qui rappellent en de nombreux points la découverte existentialiste faite par Sartre un siècle plus tôt avec sa théorie philosophique bien compliquée de l’ « en-soi » et du « pour-soi ».
André et Angela réunis c’est l’unité du monde, l’être abouti : le ying et le yang, le noir et le blanc, le masculin et le féminin, l’intérieur (enfermement égocentrique) et l’extérieur (l’ouverture sur le monde, la tolérance), l’inconscient et le conscient, la passivité immature et le courage, le mensonge et la vérité ou encore pour être plus explicite : le maintien dans un échec existentiel (mouvement de chute) et le désir d’élévation et d’affranchissement (mouvement d’ascension d’où le choix de l’ange).
Angel-A est donc un conte humaniste dans la mesure où il est bien le récit de l’expérience intérieure d’un homme en plein échec existentiel et qui, suite à une prise de conscience subite (sens abstrait), décide de s’en sortir en remettant en question sa propre vision de lui-même et à travers elle, sa propre façon d’aborder l’existence. Cette volonté subite de se sauver naît au début du récit, au moment clé de l’apparition de l’ange, moment où il se découvre subitement et paradoxalement le plus seul au monde. Le désespoir engendré par la conscience de cette solitude profonde, voilà ce qui fait apparaître malgré lui son propre double chimérique.
La morale délivrée par Angel-A, même si elle part d’un constat existentiel extrêmement négatif et angoissant (le fameux « silence déraisonnable du monde » des existentialistes), prône une philosophie de vie très positive : l’homme est le seul à pouvoir se sauver, la clé du bonheur est enfermée quelque part en lui, il doit juste se sentir capable de la trouver.
Angel-A, enfin un film à la hauteur d’un livre… plein d’idées sartriennes, de la complexité à la portée de tous, un savant dosage d’humour et d’intelligence susceptible de bouleverser tout ceux qui le regardent.
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